Edoardo WINSPEARE – Les racines du coeur

La simplicité de l’homme tranche avec ses origines nobles tout comme son nom d’origine anglaise tranche avec l’ancrage de son univers cinématographique dans sa terre du sud de l’Italie. Né en Autriche en 1965 de familles cosmopolites, Edorado Winspeare a grandi dans un village du Salento, zone des Pouilles
(pratiquement le talon de la botte italienne) où il vit encore et a tourné les quatre longs métrages de son exemplaire filmographie. Annecy Cinéma Italien a présenté chacune de ses oeuvres et c’est tout naturellement qu’il reçoit cette année le prix Sergio Leone.
Winspeare suit le lycée classique puis des études de Lettres à Florence. Sa formation passe par Salzbourg avant qu’il ne s’embarque pour New York où il étudie la photographie et commence à travailler comme assistant au montage. Puis il revient en Europe et obtient le Diplôme de l’école de cinéma de Munich, option « réalisation documentaires ». Après un premier court métrage en 1989, il signe plusieurs documentaires dont un portrait du chef opérateur Luciano Tovoli. Son oeuvre comporte aujourd’hui une trentaine de films qui ont pratiquement tous en commun de rendre compte d’une région peu exploitée au cinéma : le Salento.
Dès son diptyque initial, il opère ainsi un retour à ses propres racines, marqué par les paysages de sa terre, par sa musique et ses danses typiques. Primé à Annecy en 1996 et distribué dans plus de 25 pays, le premier film, Pizzicata (du nom d’une danse, justement) est le résultat d’une production très indépendante où la troupe technique est composée de camarades d’écoles de cinéma de Munich, Paris et Rome. A la veille du débarquement allié en Italie, un avion de reconnaissance américain, qui survole le Salento, est abattu par la défense anti-aérienne. Un jeune pilote d’origine italo-américaine, blessé, trouve refuge auprès d’une famille de paysans qui décide de le soigner malgré le danger qu'elle court. Il n’a aucune difficulté à s’acclimater, se rapprochant de ses origines italiennes, et tombe bientôt amoureux de l’une des filles du patriarche… Le film pèche par son budget plus que modeste et par un scénario trop ténu. Mais Winspeare trouve le rythme juste qui s’allie parfaitement à la splendeur de la nature et au travail des hommes, au jeu de regards plein de désirs réprimés ou échangés. Les différentes expressions de la pizzicata illustrent les états d’âme au sein de cette culture archaïque. Et c’est ainsi que la fille qui était tombée amoureuse de l’étranger, devient la victime prédestinée de la tarantola, une danse qui se poursuit jusqu’à la transe.

Pizzicata - Primé à Annecy 1996
Edoardo Winspeare s’éloigne des plateaux de tournage quelques années pour se dédier à un groupe de musique traditionnelle, « Zoè », dont il est le cofondateur avec Pino Zomba et Lamberto Probo. Les deux musiciens seront les protagonistes du film suivant, Sangue Vivo, situé dans le Salento contemporain. Deux frères se déchirent au lendemain de la mort accidentelle de leur père. Pino, l’aîné, 50 ans, est un contrebandier lié au milieu de l’immigration clandestine ; le deuxième est un musicien toxicomane très doué mais qui entre dans une crise créative et se laisse glisser dans la spirale de la drogue et de la criminalité. Pino semble être le seul à pouvoir le sauver… Entre une mise en scène essentielle, proche de ses personnages volontiers filmés caméra à l’épaule, presque documentaire (le dialecte y est même sous-titré), et un sujet dramatique bien servi par des acteurs qui habitent leurs rôles avec une force rare, c’est encore la musique, considérée comme possibilité de rachat social, à donner le rythme presque épique à cette lutte pour la survie. Le tout est immergé dans des atmosphères très contrastées, belles et sombres, magnifiées par le fidèle chef opérateur Paolo Carnera. Mais de nouveau le film ne laisse guère de chance à ses héros. Ces épilogues mélodramatiques, pas forcément indispensables, des deux premières œuvres de Winspeare, à la fois preuves d’amour et de répulsion, révèlent paradoxalement un attachement viscéral à sa terre.
Après le diptyque sur la pizzicata, films primés dans de nombreux festivals mais qui obtiennent curieusement plus de succès hors d’Italie, Winspeare met en scène son œuvre la plus achevée, sélectionnée en compétition à Venise en 2003. A partir d’un beau scénario de Giorgia Cecere (scénariste de tous les films de Winspeare) et Pierpaolo Pirone, il élabore une œuvre d’un étonnant impact émotif.

Il Miracolo
Tonio, dix ans, est renversé par Cinzia, une adolescente déboussolée de 18 ans. Sur la route il voit une lumière éblouissante, à l’hôpital il guérit un malade… Il ne lui en faut pas moins pour se convaincre d’avoir des pouvoirs surnaturels. Lassé par les disputes de ses parents, il reprend contact avec Cinzia ; entre eux se noue bientôt une pudique amitié… La ville de Tarante, photographiée en cinémascope, sert de cadre à un malaise diffus, à la fois environnemental et humain. Winspeare filme des « gueules » inoubliables de vérité (sauf peut-être la troupe d’une télévision locale, au jeu trop excessif), dessine des parcours humains avec soin et son regard trouve toujours l’équilibre, à la fois sobre et vibrant, profondément laïque et poétique : un film touché par la grâce.
Après un projet de cinéma avorté et plusieurs courts métrages et documentaires, Winspeare revient au long métrage de fiction cinq ans après Il miracolo. Avec Galantuomini, il s’aventure dans un cinéma de genre en le tordant à son univers. Dans ce film de « mafia » toujours situé dans les Pouilles au début des années 90, période où sévissait la Sacra Corona Unita, ce ne sont certes pas les scènes d’action qui comptent, mais plutôt la relation entre deux êtres unis par un lien indissoluble alors que tout devrait les séparer. Un juge respecté retourne vivre et travailler dans sa ville natale (Lecce). Il apprend que son ami d’enfance est mort d’overdose puis que la femme qu’il aimait jadis est devenue un des boss d’une organisation criminelle. Dans un tel contexte, le déclenchement d’une tragédie semble inévitable... Pour la première fois, l’interprétation est confiée en grande partie à des acteurs professionnels affirmés, notamment Beppe Fiorello et Giorgio Colangeli. Mais sa force réside essentiellement dans la confrontation entre les protagonistes, Fabrizio Gifuni et Donatella Finocchiaro qui trouve là l’un de ses meilleurs rôles, d’ailleurs primée à Rome. Et l’émotion passe encore et toujours par cet ancrage à la terre à travers les nombreux flash-back qui scandent la narration et justifient la passion irréfrénable entre ces anciens complices d’espiègleries enfantines. On peut toutefois regretter que Winspeare ait cette fois préféré atténuer le mélodrame, pourtant imposé par le sujet.
Cinéaste non seulement de sa terre (et ses arbres) mais des éléments en général (la mer, le ciel et ses nuages, le feu du soleil qui éblouit et qui brûle la peau…), Edoardo Winspeare n’a cessé de sonder dans les profondeurs de l’être humain mais toujours avec cette pudeur et cette délicatesse qui le caractérisent. La force évocatrice de son cinéma, entre gros plans bouleversants et plans d’ensemble qui restituent toujours l’homme (la femme, l’enfant) dans son cadre naturel, trouve son prolongement dans cette musique traditionnelle qui prend possession des corps et des âmes.
Alain Bichon
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